Pénible… mais se soigne

Chaque fois qu’on m’invite à manger, je passe invariablement par deux étapes.
Si vous me connaissez , en particulier si vous faites partie de ma famille, vous le savez déjà.
Je suis réputée pour ça.
On m’a même trouvé un adjectif pour qualifier mon comportement face la nourriture :
pénible.
Pourtant, j’adore manger.
C’est même une des choses que je préfère dans la vie : la bonne nourriture.
Ca et un bon livre, ou mieux, de bons amis, c’est le top.
-Tu disais que tu passais par deux étapes ?
Oui.
Etape 1 : la joie.
J’adore bien manger, j’adore mes amis et passer du temps avec eux, je me sens aimée, intégrée et ça fait plaisir tout ça.
Etape 2: le syndrome de la sauce à salade
Soudain , je me mets à suer à grosses gouttes.
Un malaise indescriptible m’envahit.
Ma vision se trouble, et tout deviens noir autour de moi.
Cette deuxième sensation est si forte que pendant longtemps, j’ai résolu le problème en me contentant de décliner l’invitation.
J’ai fini par me sauvagifier.
A me rendre ininvitable.
Pire, à ne plus me faire que des amis de passage.
En voyage, par exemple.
Des gens qui ne pourraient pas m’inviter,
Je vais vous dire, jusqu’ou ça allait ce truc là.
Ca peut sembler fou, mais c’est ainsi :
j’en suis arrivé à ne plus me faire d’amis, par peur qu’ils m’invitent.
-T’exagère !
Même pas.
-Mais pourquoi t’avais peur à ce point ?
Je vais le dire.
Je me rends bien compte de ce qu’on pourrais en penser.
Mais c’est comme une sorte de phobie.
Voilà le film:
Je l’ai vécu pour de bon une fois, deux fois, je ne sais plus combien de fois, mais à un moment je n’ai plus pu.
e ne trouvais pas la solution pour éviter que ça arrive.
-Mais c’est quoiiiiiiiiiiii ?

Je ne peux pas manger quelque chose que je n’aime pas.
Je ne peux pas me forcer.
Parce que si je le fais, je vomis.
C’est tout simple dit comme ça.
Mais c’est un problème, parce que les gens ne comprennent pas.
-Mais goute ma sauce à salade ! c’est ma spécialité.
C’est là que je commence à transpirer, à vouloir disparaitre dans une autre dimension.
A souhaiter qu’un avion s’abatte sur la maison.
Mieux : à prier de toutes mes forces pour qu’un malade mentale débarque et renverse la table.
Mais rien ne se passe.
Juste les conversations qui s’arrêtent, les gens qui me regardent, et leurs pensées que j’entends :
-Tu pourrais faire un effort !
-Mais quel manque de respect.
Sur mon visage, j’essaie de toutes mes forces de masquer le dégout qui monte à l’idée qu’une de mes frites puisse entrer en contact
avec la sauce en question, et devenir immangeable.
J’essaie d’expliquer…
je bafouille.
Et là quelqu’un en remets une couche :
-Mais prends en au moins un peu !
Toute la compassion va à la pauvre femme qui c’est donné de la peine pour cuisiner.
Pauvre femme qui me sert « de force » et dépose un peu de ce truc qui je sais va me retourner l’estomac, et me le retourne déjà rien que d’y penser.
Toute la réprobation se retourne contre moi.
-Mais tu ne pourrais pas faire un effort ?
Et voilà.
Je contemple ce micro-peu de salade enrobée de cette sauce faite avec amour, ça je ne’en doute pas, mais qui ne me fera aucun bien.
Non, je ne peux pas faire un effort.
Je le sais, parce que ‘ai essayé, qu’est-ce que vous croyez ? je n’en suis pas arrivée là comme ça.
Je prends une toute petite bouchée, et …
ça se passe.
Attention , âmes sensibles s’abstenir.
Je vomis.
Mais pas un petit vomis hoquetant non.
Ca vient avec des l’air,
de mes tréfonds,
comme un giclée qui emporte tout ce qu’il y avait déjà dans mon estomac, bille comprise.
Vous comprenez maintenant ?
Comme ça la fout mal de dire.
-Je ne peux pas la manger ta sauce, parce que je vais vomir … ?
Pourtant c’est la vérité.
Et ça me rends malheureuse à un point, que vous ne pouvez qu’imaginer.
Parce que je ne connais pas beaucoup de monde affligé de la même tare.
Je suis maudite.
Je ne sais pas quelle sorcière j’ai bien pu vexer , pour qu’elle me lance un sort aussi pénible.
Alors là, vous pourrez dire, parce que vous êtes sympa, que ce n’est pas si grave, et que les vrais amis comprennent.
Et vous avez raison.
Mais si seulement ça se limitait à la sauce à salade…
La liste de ce que je ne peux pas manger me prendrais toute la soirée.
Dedans, vous trouverez tout ce que les suisses aiment manger d’habitude, genre fondue, raclette, etc… Même une simple pizza, je ne peux pas.
J’aimerais tellement pouvoir manger avec tout le monde sans me faire remarquer!
Déjà que je ne bois pas d’alcool….
Eh oui, en plus.

La c’est un peu différent, je pourrais boire, je peux prendre un schlouk pour faire santé, mais je n’aime pas vraiment ça.
J’aimerais que ça soit pareil avec la nourriture.
Ca me compliquerait moins la vie.
Heureusement pour moi, je suis un être humain qui s’adapte.
Qui trouve des stratégies.
Et ça va mieux, aujourd’hui.
Oh, je vomirais toujours, mais on n’essaie plus de me forcer.
Maintenant, j’explique avant.
Au moment ou je suis invitée, que j’ai un soucis, qu’il y a des choses que je ne peux pas manger.
Mais que si on veut bien en discuter avant, alors tout se passe bien.
En général , les gens sont assez gentils pour me demander ce que j’aime ,
et heureusement, il y a des tas de choses.
Et voilà.
Les gens comprennent .
Parce que les gens sont chouettes.
Combien d’années il ma fallu pour le comprendre ?
Je ne sais pas, trop, en tout cas.
Et pourquoi je ne l’ai pas fait plus tôt ?

Parce que personne n’aime être différent.
Alors que nous le sommes tous.
Et heureusement :).

Je me relis ce matin et un fait me revient.
Colonie de vacances, camp de ski… et la fameuse, l’incontournable soupe aux légumes…
Mais qu’ils pouvaient être bêtes les gens à cette époque !!
Est-ce que ça pourrais encore se produire maintenant ?
Je me revois :
tout les enfants ont déjà quitté la table, et je reste seule , face à mon assiette remplie.
Avec deux crétins d’adultes derrière moi, et l’interdiction formelle de me lever tant que
je n’aurais pas fini ma foutue assiette.
Bien sûr, j’en étais incapable.
alors je restais là, une heure, deux heures,
jusqu’à ce qu’ils abandonnent.
Bien sûr, j’étais punie.
Encore.
Privée de dessert, de film le soir.
Mais je préférais encore ça.
La seule qui ne m’a jamais fait un truc pareil, dans tout les camps que j’ai pu faire , c’est Karine.
Raison de plus pour l’aimer autant.
Aujourd’hui, en 2021, j’espère que ça ne se fait plus , ce genre de chose.
Et je peux le dire une fois pour toute, non je ne suis pas pénible !
Par contre, comme on se contentait de cette explication , dans ma famille, alors je n’ai
jamais eu de diagnostique sur ce qui provoque cette réaction chez moi.
Même si j’ai ma petite idée sur la question.
Mais ça serait me lancer dans un sujet que je préfère éviter aujourd’hui.
Je suis heureuse que mes parents aient accepté la chose et jamais ne m’ont forcé.
Au contraire, ma mère me faisait des plats à part.
Avec le temps,
j’ai fait de grands efforts pour gouter des choses nouvelles,
et j’en suis heureuse.
J’aime la cuisine asiatique, par exemple.
J’aime les entrecôtes café de Paris avec des frites, par dessus tout.La bourguignonne et la chinoise, j’adore.
J’aime la sauce aux morilles, le poulet de ma Tante Francine ( les autres aussi mais personne ne le fait mieux),
le lapin crème et vin blanc de ma mère, les filets de perches, la dorade grillée… les scampis…
Forcément, comme ce sont de très bonnes choses, et que ce que je ne peux pas manger est plus simple,
le mot « pénible » prenait tout son sens dans ma légende personnelle.
Un enfant qui refuse la plupart des légumes, tout les fromages, le jambon, la saucisse, la purée… la sauce à salade…
la pizza, la sauce tomate, le veau, le porc… c’est pas un enfant pratique.
-Tu veux un sandwich ?….
Euh, non …
Mais on à rien d’autre …
Tant pis alors.
Le pire c’est quand ça venait de quelqu’un que j’aimais bien,
j’avais le sentiment de lui faire de la peine.
je ne vous parle pas des pays étrangers ou c’est carrément considéré comme une insulte…
Si ?
En Afrique j’ai failli me faire lyncher, après m’être forcée à avaler un truc à base d’oeufs crus flottants.,
que j’ai vomis devant la maison…

Aujourd’hui j’ai 54 ans, et eu le temps de réfléchir à la question.
Les temps ont changé et heureusement.
Forcer un enfant à finir son assiette , à manger quelque chose, ne devrait plus se faire.
-Pense aux petits pauvres.. qu’on nous disait.

Stop, nous sommes en 2021.

on m’invite, j’explique.
Pas forcément toute l’histoire, ça fait beaucoup et ça me replonge chaques fois dans un tas de souvenirs.. pénibles.
Donc j’abrège, en une phrase du genre :
-Je ne supporte pas tout les aliments.
Et ça suffit.
Parce que les gens de 2021 sont compréhensifs, parce que mes amis le sont et n’ont pas besoin que je me justifie.

Nous sommes en 2021, les temps ont changé
Les différences sont mieux reconnues, mieux tolérées.
Et c’est bien.

Pourquoi je parle de tout ça ?
Parce que j’ai reçu une double invitation.
Chez une amie et au restaurant avec des amis.

Nous sommes en 2021, et pourtant, juste après la joie que ça m’a procuré,
le malaise est apparu.
comme une saleté de monstre dont je ne me serais pas débarrassé.
Je doute qu’il parte un jour.
Parce que ce que j’ai subi , ça relève de l’abus.
Forcer quelqu’un a faire entrer dans son corps quelque chose qu’il refuse, le punir si il ne veut pas, c’est de l’abus.
Je le réalise aujourd’hui.
Même si ça partait d’une bonne intention ça à fait des dégâts.
Aucune de ces personnes n’auraient voulu que ça me perturbe encore 40 ans plus tard.. le fait est.
Il y a pire.
Il y a mieux.
Je vais terminer là, en positif :
je suis capable aujourd’hui de me refaire de nouveau amis sans crainte,
On ne devrait jamais s’empêcher de profiter de la vie à cause des erreurs des autres.
Savoir passer là-dessus porte un nom ; résilience.
D’accord, ce n’est pas très gai tout ça, mais ça fait partie de ce que je suis.
Des choses à savoir quand on est dans mes amis.
Parce que je ne veux heurter personne, ni les autres, ni moi.
C’est possible, avec de la communication.
C’est ce que je me suis appris à faire toutes ces années, et on peut l’appliquer à d’autres sujets.
Voilà pourquoi c’est important :
je parle de relations humaines, d’évolution.
Ca me semble évident, ça le sera à coup sur pour mes amis.
Peut-être que, d’avoir écrit tout ça va m’aider.
Que je serai capable un jour d’être juste heureuse qu’on m’invite.
Sans passer par le stade 2.
En attendant, j’ai fait le tour et ça m’a fait du bien.
Je n’ai plus aucun malaise, ou soyons honnête, j’en ai encore, mais plus lointain.
Se faire des amis, c’est aussi ça.
En tout cas pour moi, ça m’incite à voir qui je suis.
On a tendance à vouloir se montrer sous son meilleur jour.
Mais il s’agit d’être honnête.Avec soi-même en premier si on veut l’être pour les autres.
Rien ne nous oblige à raconter notre vie entière.

Ni à exiger de soi une perfection impossible qui par conséquent ne peut pas être réciproque.
En amitié on accepte les gens tels qu’ils sont.
Au point d’aimer même les défauts, justement pour la raison qu’ils font partie de l’ami.
Au final, il y a ce truc magique, quand on rencontre quelqu’un qui devient un ami.
On sait.
-On sait quoi ?
Qu’on sera accepté comme on est.
C’est tout ce qu’on demande.

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